Rompus à la connaissance des textes classiques, certains lettrés - qu'ils aient ou non été reçus aux examens mandarinaux - cultivaient un jardin secret, lieu de leurs rares loisirs, espace de paix fermé à la rue et au monde. Peintres, poètes, calligraphes, ils s'y adonnaient, loin des contraintes de leur métier à un délicieux laisser-aller nourri de poésie, de contemplation de la nature et des rochers qu'ils avaient amoureusement acquis et placés dans leur studio dont le mobilier était d'une simplicité recherchée.
Reclus à demi, ainsi qu'ils furent définis au VIIIe siècle, ou bien reclus totalement lorsqu'ils en avaient le courage, la force d'âme de ces lettrés suscita toujours un sentiment ambigu, mêlant l'admiration et l'envie, dans une société où servir était une des vertus premières de l'Etat confucéen.
Les premiers rochers assimilés à des montagnes furent ceux que l'on posa dans un bassin pour symboliser les îles des immortels dans l'espoir que, par la magie sympathique des ressemblances, ceux-ci viendraient y résider. Plus tard, ils furent disposés dans les jardins afin d'y jouer le même rôle de montagnes dans un espace conçu et réalisé pour représenter l'univers en miniature. Leurs liens secrets avec les transformations de la terre, le poids de souffle de vie dont on les savait chargés selon les conceptions de la cosmologie chinoise, en faisaient des concentrés d'énergies solidifiées. L'habitude se répandit sous les Tang (581-618) de faire entrer ces « montagnes » dans le studio en y plaçant des pierres dont la forme, la couleur, la texture évoquaient de façon irrésistible telle montagne, tel paysage, tel chemin caverneux, porte de toutes les rêveries.
L'attrait qui s'est exercé sur ceux que l'on nomme avec gentillesse les «pétromaniaques» s'est aussi traduit par le désir de faire le portrait de leurs trésors. Simple extension de leur passion et quête esthétique dans un premier temps, les peintures de rochers ont évolué en une sorte d'hymne discret et passionné aux merveilles de la nature, ce dont témoignent parfaitement les créations plastiques et picturales du lettré chinois contemporain Zeng
Xiaojun, la plupart des pierres de cette exposition ainsi que les objets de lettrés et le mobilier provenant de sa collection personnelle.
Peintures de rochers et de paysages inspirées par les pierres ponctuent cet ensemble où les œuvres classiques côtoient encore celles de Liu Dan, autre lettré contemporain. Œuvres plastiques ou peintures, toutes témoignent de la permanence de l'esprit lettré dans la Grande Chine d'aujourd'hui.
Cette exposition d'envergure internationale enrichie de prêts exceptionnels provenant de Chine et des Etats-Unis, a pour objectif de rendre accessible au public le goût des lettrés chinois pour les rochers en le confrontant à une trentaine de ces pierres pluri-millénaires choisies et chéries par des générations de lettrés.
Au total, une centaine d'objets sont exposés, car outre les pierres sont présentés d'autres objets, ceux qui accompagnent depuis toujours les activités des lettrés, peintres et calligraphes de par leur formation, bien sûr, mais aussi et surtout du fait de leur sensibilité personnelle : pots à pinceaux, pierres à encre, pose-pinceaux etc.
Peintures de rochers et de paysages inspirés par les pierres ponctuent donc cet ensemble où les œuvres classiques côtoient des peintures contemporaines témoins de la permanence de l'esprit lettré dans la Grande Chine d'aujourd'hui. Et, de même que la première partie de l'exposition permet de rencontrer l'esprit et les créations de Zeng Xiaojun, la dernière, consacrée au peintre chinois contemporain Liu Dan (né en 1953) nous invite à la découverte des nombreuses facettes d'une œuvre monumentale.
Katia Mollet, chef du service des expositions et des mouvements d'œuvres au musée Guimet, nous explique son travail et celui de son équipe en termes d'installation.
Formés par l'étude de la poésie, de l'histoire et de la littérature, l'univers des lettrés comporte aussi celui des calligraphies, peintures et poèmes. L'exposition se lira donc en trois dimensions, celle des rochers, des objets et peintures de lettrés, complétée par les créations contemporaines de deux artistes chinois, Liu Dan et Zeng Xiaojun qui portent en eux l'esprit lettré et qui ont su l'adapter à notre monde sans le détruire ni le dénaturer.
Etre fonctionnaire en Chine, métier très enviable, rimait avec lettré. Une fonction qui ne pouvait se concevoir sans l'écrit. Ainsi, l'usage et le choix du pinceau et de ses accessoires firent très tôt l'objet d'un soin particulier. Certains lettrés n'ont admis sur leur bureau que les accessoires qui répondaient à des critères esthétiques précis parmi lesquels leur lien direct ou indirect avec le monde de la nature. La pierre à encre qui permet de broyer le bâton d'encre fut le premier « rocher » de lettré. Mais l'intime connexion du minéral avec les forces telluriques de l'univers dont il offre un condensé tout autant que de ses montagnes, en ont fait l'ornement premier du jardin – telle la grande pierre aiguille de l'entrée – avant de venir orner le studio à partir du VIIIe siècle.
Pierre à encre, papier, pinceau, lave-pinceaux, sceau et pose- pinceaux sont les outils les plus directement associés à l'activité du lettré. Un autre objet qui figure déjà entre les mains des Sept Sages de la forêt de bambou est le sceptre ruyi qui fonctionne, ainsi que le chasse-mouches, comme un outil de discours. Sa forme, en tige surmontée de l'ombelle du champignon d'immortalité, s'inscrit souvent naturellement dans des racines ou de vieux bois qui font les délices des lettrés, et plus encore lorsqu'un élément minéral s'est trouvé naturellement incrusté dans le végétal. Le pot à pinceau est un peu plus tardif mais il est d'emblée considéré comme le meilleur ami du lettré. Il joue, de plus, le rôle de notre tiroir occidental. Sous les Ming l'attention portée à ces objets est décuplée. A une esthétique poussée à l'extrême s'ajoute le goût de la collection d'objets antiques en particulier des bronzes archaïques symboles de l'âge d'or des sages souverains et porteurs des anciens caractères de l'écriture chinoise.
Elément central dans de nombreuses peintures ou poésies et pièce essentielle dans la structure des jardins, le rocher joue un rôle majeur dans l'univers des lettrés chinois. Il est le symbole de la montagne, partie indestructible de la terre, de courage et de force ; sa présence est essentielle à coté de l'eau, principe opposé et complémentaire.
Montagnes, grottes, paysages ou jardin, les rochers sont tout cela à la fois, d'autres mondes au cœur du monde. Héritier de la conception chinoise de la matière qui veut qu'un même souffle constitue toute réalité, minérale, végétale, animale ou humaine et de ce qu'ils sont les témoins des âges et transformations de la terre.
Du jardin où ils étaient montagne, l'idée surgit au VIIIe siècle, de les poser sur la table du studio, où ils jouèrent le même rôle.
Plus de cent variétés existent mais ce sont celles du Lac Tai, de Lingbi ou de Ying, par leurs formes, perforations, couleurs et textures qui ont toujours le mieux suscité cette émotion singulière et exaltante qui fit naître pour elles des passions dévorantes. Poèmes, inscriptions tout autant qu'anecdotes nombreuses en témoignent tout au long de l'histoire. Parmi ces « fous des pierres » de grands poètes comme Bo Juyi, Mi Fu ou encore Su Dongpo, ont chanté leurs louanges.
A la fin de l'époque Ming, aux XVIe- XVIIe siècles, des supports de bois pour les rochers furent fabriqués. Jusque-là simples objets de lettrés ils furent élevés au rang d'objets d'art.
Une plaque de marbre dans un cadre pour un écran de table évoque un paysage ou bien une légende ; un morceau de bois ressemble à un rocher ; les racines rampantes d'une plante de montagne se sont développées de façon extraordinaire ; une calebasse dit la fertilité, l'érémitisme et l'immortalité : « Mystère des mystères, portes de toutes merveilles », ces miracles de la nature réjouissent ceux qui voient en eux l'expression, l'essence même de la création artistique, celle qui enchante autant les yeux du corps que ceux de l'âme.
Le dictionnaire, la préface de Wang Xizhi
La première peinture consacrée aux œuvres de Liu Dan est un dictionnaire chinois monumental peint à l'aquarelle. Le modèle original est en réalité un mini-dictionnaire qui fut édité avant la Révolution Culturelle. Cet emblème du savoir en langue chinoise, non déformé par l'idéologie politique et l'usage de la technique occidentale de l'aquarelle est aussi celui de la foi profonde de Liu Dan en un avenir qui s'appuierait sur la tradition en la respectant tout en lui offrant des perspectives d'ouverture abolissant les frontières dès lors qu'il est question de création artistique.
Ce respect trouve sa parfaite illustration dans la décision qu'il prît, à l'occasion de cette exposition, de reproduire, à l'instar de générations de peintres chinois, la célèbre préface de Wang Xizhi : ce texte calligraphié pour servir d'avant propos à la réunion des poèmes rédigés en 343, qui a été considéré d'emblée comme un chef d'œuvre et dont les rares copies anciennes sauvegardées constituent un trésor inestimable.
Portraits de la pierre Yungen, de la pierre Xiao linglong et paysages
S'il est clair qu'il existe une relation fusionnelle entre le peintre Zeng Xiaojun et les objets et végétaux auxquels leur grand âge confère une sagesse et une beauté singulières ; les portraits de pierres de Liu Dan, d'une extrême précision, trouvent eux aussi leur origine dans l'étroite relation unissant le peintre avec certaines d'entre elles.
Le chemin qu'il parcourt entre l'observation, la décision de peindre et le travail du pinceau n'est connu que de lui seul mais les forces qui se sont emparées de lui au cours de cette gestation et semblent l'avoir broyé autant qu'exalté ont laissé leurs empreintes sur le papier : portraits de la pierre Yungen et de la pierre Xiaolinglong.
Ses paysages quant à eux, issus du même travail sur soi, jouent de l'encre et de l'eau en d'improbables montagnes qui s'effondrent en lacs puis renaissent sans cesse. Ils convient le spectateur à une vertigineuse plongée au plus profond de l'être : rouleau vertical du musée de Harvard, horizontal du musée de San Diego.
Le Tournesol
A travers l'étude personnelle de Liu Dan relative à la peinture de tournesols, l'artiste met volontairement en parallèle la vision toute aussi personnelle du peintre Van Gogh : en ajoutant un colophon qui est la traduction en chinois d'un court passage d'une lettre du peintre à son frère Théo, il affirme clairement la force des liens qui unissent ceux des artistes qu'anime le même amour du beau, source de toute création picturale ou plastiques. Et ce, au-delà des civilisations et de l'artifice des frontières qui séparent les peuples.
Catherine Delacour
Commissaire de l'exposition et conservateur en chef, section Chine du musée Guimet.
Après les discours, les invités ont pu visiter en avant-première les salles de l'exposition et découvrir des œuvres classiques et des peintures contemporaines qui illustrent la permanence de l'esprit lettré dans la Chine d'aujourd'hui. Ces prêts exceptionnels provenant de Chine et des Etats-Unis font partager aux visiteurs l'univers des lettrés chinois.