Les galeries du Panthéon bouddhique

 

Le fonds d’Émile Guimet réuni au Panthéon bouddhique renvoie à son programme essentiel, à savoir un musée des religions.

Inaugurées en 1991 dans l’ancien hôtel d’Heidelbach, sous l’autorité scientifique du professeur Bernard Frank, les galeries du Panthéon bouddhique constituent le témoignage fidèle de l’œuvre magistral d’Émile Guimet, fondateur d’un musée des religions à Lyon en 1878, puis à Paris en 1889.

Le voyage au Japon

Réunies lors de son voyage au Japon en 1876, les pièces sculptées qui y sont présentées forment un ensemble exceptionnel, unique par sa recherche d’exhaustivité, ainsi que ses qualités stylistiques et historiques intrinsèques. Si les œuvres furent collectées dans un souci manifeste de clarté théorique et de savante pédagogie, la présentation actuelle s’attache à rendre cette exigence intellectuelle tout en permettant l’accès aux fondements de la religion bouddhique telle qu’elle se décline au Japon depuis l’époque de Nara.
Le périple d’Émile Guimet au Japon, qui le conduisit, au fil de neuf semaines, de Yokohama à Tokyo, Kamakura, Nikkô, puis Kyoto, eut lieu à un moment crucial de l’histoire de cette religion d’origine continentale dans l’archipel. Compte tenu des persécutions parfois violentes, pour le moins destructrices, à l’encontre de cette religion, après l’instauration de l’ère Meiji en 1868 et l’institution du shintoïsme comme seule religion d’État, il est probable que l’état vacillant des grandes institutions bouddhiques aient suscité un réel désir de communication avec un représentant étranger et permis le départ hors des frontières d’un certain nombre de pièces de temples.
Muni d’une lettre de mission du ministère de l’Instruction publique, Émile Guimet put acquérir plus de trois cents peintures bouddhiques, six cents sculptures et près de mille volumes, aujourd’hui conservés à la bibliothèque du musée Guimet. Cette collecte n’aurait eu de sens si elle n’avait été accompagnée d’une véritable démarche intellectuelle, conduisant Émile Guimet à rencontrer pour de réels échanges théo-riques les tenants des grandes sectes bouddhiques de l’archipel.

Un panthéon des figures bouddhiques

À l’image de cette quête rigoureuse, les œuvres réunies répondent à une démarche systématique, seule capable de donner à voir les manifestations tangibles d’un panthéon extrêmement complexe. Bernard Frank a bien montré comment la connaissance et l’utilisation d’un manuel japonais d’iconographie, le Butsuzô zui (« Répertoire illustré des saintes images de Buddhas »), dont la première édition date de 1690, ou de sa version européenne, le Pantheon von Nippon dû à Siebold et Hoffman, avaient sous-tendu ses choix, permettant aux collections d’illustrer aujourd’hui avec maîtrise un panthéon parfaitement organisé. Ainsi les galeries présentent-elles successivement les quatre catégories majeures des entités divines, selon une hiérarchie traditionnelle reflétant les progrès vers l’état d’Éveil de ces dernières :

  • les buddhas (Butsu-bu), dont le modèle est le Buddha historique Sakyamuni, qui ont parfaitement accompli l’Éveil ;
  • les bodhisattvas (Bosatsu-bu), ou « êtres d’Éveil », promis de manière certaine à l’Éveil, voués à soulager les souffrances du monde et incarnant un idéal de compassion fondamental dans le bouddhisme du Grand Véhicule ;
  • les « rois de Science » (Myôô-bu), originellement attachés au boud-dhisme ésotérique et dont la puissance combative est entièrement dévolue à la transmutation des forces néfastes ;
  • les divinités (Tenbu), encore extérieures à l’Éveil et soumises aux lois de la transmigration, néanmoins pour la plupart protectrices des fidèles.

À ces quatre catégories principales viennent enfin s’en adjoindre deux autres, richement représentées sous de multiples formes dans les collections du musée :

  • les « apparitions circonstancielles » (Gongen-bu), établissant une correspondance entre buddhas et bodhisattvas et certains kamis et reflétant en cela les tendances au syncrétisme shintô-bouddhique qui marquèrent la pensée religieuse japonaise à partir du xiiie siècle ;
  • les patriarches et moines éminents, dont de nombreux portraits, puissamment évocateurs, furent également collectés par Émile Guimet lors de son périple japonais.

Parallèlement à la démonstration iconographique, certaines œuvres illustrent des temps forts de l’histoire de la sculpture japonaise et des temples bouddhiques qui l’abritèrent. Tel est le cas de la représentation en bronze de Seishi-bosatsu, qui s’avéra être l’élément manquant de la triade d’Amida originellement disposée sur l’autel ouest du Kondo du Horyuji.
Le jardin de l’hôtel d’Heidelbach accueille enfin, depuis 2001, un exceptionnel pavillon de thé (chashitsu de type soân), dessiné par le professeur Nakamura Masao et érigé sous l’égide du maître charpentier Yamamoto, l’ensemble incarnant les quatre principes posés par le maître de thé Sen no Rikyu : Wa (Harmonie), Kei (Respect), Sei (Pureté), Jaku (Sérénité).

CREDITS :

Texte : Hélène Bayou, conservateur en chef de la section Japon du musée Guimet