Les cinémas indiens ont-ils une âme ?

 

Pour la neuvième année consécutive, l’auditorium du musée Guimet 1 accueille l’«Eté indien»

Une manifestation consacrée aux arts de la scène indienne (musiques et danses), mais aussi, et surtout, au cinéma indien; avec de nombreux films inédits que nous faisons venir d’Inde grâce, notamment, au soutien de l’Ambassade de l’Inde en France.

affiche ete indien 2012 300Ces neuf années consacrées à l’exploration de la plus grosse production cinématographique au monde (800 à 1000 films par an), dans sa richesse et sa complexité, nous ont beaucoup appris sur le sous-continent, mais aussi sur la méconnaissance que le public occidental peut avoir de cet univers démesuré que constitue la diversité des cinémas indiens.
J’écris volontairement « cinémas indiens », car le pluriel s’impose à nous…
Yves Thoraval, en 1998, titrait d’ailleurs son incontournable ouvrage : « Les cinémas de l’Inde » 2 .

Lors des premières éditions, ma surprise fut de remarquer que de nombreux cinéphiles, qui suivaient par ailleurs avec assiduité nos autres programmations consacrées aux cinématographies asiatiques (Japon, Chine, Mongolie, Corée, Thaïlande, etc), rejetaient, non sans dédain, l’idée même d’assister à un festival de cinéma indien.
Un constat sans appel : dans l’esprit de beaucoup d’entre eux, la confusion entre cinéma indien et le genre Bollywood perdurait, malgré tout ce qui a pu être écrit sur le sujet.

Bollywood n’est pas le cinéma indien, il n’est pas même le cinéma de Bombay, il n’est qu’une forme cinématographique de cinéma populaire tournée en langue hindi qui obéit à des lois simples que certains ont essayé de résumer ainsi : cinq musiques, cinq chorégraphies, une bagarre et un scénario standardisé, une histoire souvent écrite a posteriori,  et, que ce soit avoué ou pas, souvent le remake à peine maquillé d’un film antérieur…

L’appellation Bollywood, créée de toutes pièces dans les années 1990 et véhiculée – ignorance ou facilité ? – par les médias occidentaux, ne correspond pas même à une réalité géo-économique, car Bombay, a contrario d’Hollywood aux Etats-Unis, n’est pas le centre de la production cinématographique indienne.
Il existe au moins six ou sept grands centres de productions en Inde et, si l’on en croit Aurélie Louchart, « les trois-quart des films ne viennent pas de Mumbai 3 , mais du reste du pays 4 » .
Ophélie Wiel5 précise même que 65 % des films indiens sont produits dans les quatre Etats du sud et tournés en tamoul, telougou, kannada et malayalam.

Ne nous méprenons pas, le cinéma populaire hindi tourné à Bombay a produit – et produira encore – des chefs d’œuvre, à l’instar des merveilleux films de Guru Dutt ou Raj Kapoor, pour ne citer que deux figures emblématiques du genre, à une époque où le terme Bollywood n’existait pas.
Notre propos n’est pas ici d’opposer le cinéma de Bombay aux autres cinémas de l’Inde, ni même d’opposer cinéma commercial et cinéma d’auteur, mais d’essayer de faire comprendre à quel point une image biaisée, très parcellaire, s’est imposée aux occidentaux en deux décennies, tel un arbre banal qui cache une magnifique forêt.

Car le cinéma indien est multiple. Les cinémas de l’Inde sont des cinémas régionaux, tournés le plus souvent dans des langues locales et, si l’hindi reste la langue la plus employée dans le cinéma commercial, c’est parce qu’elle est la plus pratiquée 6(l’hindi est parlé par un peu plus de 40 % des Indiens 7).

Au-delà des diversités régionales, souvent importantes sur la question des thématiques culturelles, des sujets abordés, il reste encore à nous interroger sur cette dichotomie que, nous autres, occidentaux, faisons entre cinéma commercial (faut-il faire l’amalgame avec le cinéma populaire ?) et cinéma d’auteur (ce cinéma qu’Ophélie Wiel 8appelle cinéma d’artiste).

Notre énorme chance, depuis la première édition de l’Eté indien a été de déléguer la programmation cinématographique du festival à Martine Armand à qui nous avons confié ces recherches thématiques compliquées et aussi le rôle ardu, mais forcément enthousiasmant, d’aller fouiller (« fouiner ») dans le fonds d’archives du cinéma indien.
C’est ce travail extraordinaire et particulièrement accompli qui nous a permis, au cours de ces neuf années, de présenter quelques exemples emblématiques de pratiquement toutes les facettes des cinémas de l’Inde.

Tout d’abord, l’opposition entre cinéma d’auteur et cinéma commercial ne nous est pas apparue flagrante. La réalité est autre…
Certains cinémas se vendent parce qu’ils disposent d’énormes moyens de production et de communication (le phénomène industriel Bollywood / Hollywood), mais à qui est destiné ce cinéma ?
Aux classes populaires indiennes ?
Même pas sûr ! Car comme le dit Ophélie Wiel 9: « 90 % des films indiens, tous genres confondus (commercial comme artistique), sont des échecs au box-office ».

Mais elle rajoute aussi que le problème majeur auquel doit faire face l’industrie cinématographique indienne est le manque de salles car le cinéma a été très longtemps décrié, considéré comme néfaste en Inde, par des personnes aussi influentes que Gandhi ou Nehru et les aides gouvernementales pour le cinéma (contrairement aux taxes) n’ont pas suivi.
Ce poids historique n’est, semble-t-il, pas près d’être complètement effacé, et le cinéma populaire commercial survit, encore aujourd’hui, grâce au cinéma itinérant, à la diaspora indienne privée de ses racines et à quelques passionnés occidentaux en manque d’exotisme et de paillettes.

Quant aux films d’auteur que deviennent-ils ?
Peu distribués, à la fois pour des raisons de particularismes régionaux, d’incompréhension des langues (même si se fait jour une tendance au sous-titrage), leur destin local est éphémère et ne peut guère être compensé que par une intégration au circuit des festivals internationaux.

Les plus grands maîtres du cinéma indien on fait, de cette manière, leur apparition en Occident, mais ils restent peu nombreux.
Pour nous autres, « gens de l’Ouest », Satyajit Ray demeure bien entendu incontournable.
Il a reçu en effet un bouleversant Lion d’or à Venise en 1956 avec Aparajito et nous a fait découvrir « un autre » cinéma indien.
L’idée perverse, longtemps véhiculée, que le cinéma de Satyajit Ray ne serait que le fait de ses influences occidentales me semble aujourd’hui absurde. Qui ne subit pas d’influences ?
Même s’il revendiquait lui-même un regard passionné sur l’œuvre de Vittorio de Sicca (Le voleur de bicyclette) ou s’il a assisté au tournage du Fleuve de Jean Renoir, s’il s’est ouvert au monde occidental, il est avant tout resté un auteur bengali, tout autant influencé par sa culture et par l’influence de ses études à Shantiniketan, l’université crée par Rabindranath Tagore, que par ses rencontres internationales.

Mais Satyajit Ray n’est lui aussi qu’un arbre qui cache une multitude de réalisateurs exceptionnels.

Les auteurs, les artistes, les créateurs des cinémas indiens, n’ont jamais renié leurs influences culturelles, bien au contraire, et les auteurs du Kerala, du Bengale 10 ou d’autres Etats de l’Inde préfèrent le plus souvent tourner dans leur langue maternelle et parler de sujets réalistes, sociaux, liés à leur quotidien, plutôt que de reproduire un cinéma populaire indien basé exclusivement sur des mythologies ressassées et sur des conformismes de genre.

Mais, peut-on du coup parler de cinéma indien à propos des cinémas de l’Inde et quel en serait le plus petit dénominateur commun ?

La mythologie hindouiste, que l’on semblerait vouloir souvent nier, n’en est évidemment pas absente.
Si Harishchandra, le premier long métrage indien tourné par D.D. Phalke en 1913, le revendiquait explicitement, le cinéma indien actuel  - tout comme le cinéma occidental qui, de son côté, n’a pas oublié les influences grecques et romaines – ne s’en est pas libéré, et toute l’histoire du cinéma indien s’en fait régulièrement l’écho11.

Mais finalement, ce qui me semble constituer le fondement des cinémas indiens tient dans un texte fondateur : le Natya Shastra.
Ce traité qui fut sans doute rédigé entre le IIème siècle avant notre ère et le IIème siècle après J.C., est attribué au sage Bharata qui en reçu les Vedas 12 de Brahma en personne.
Ce Natya Shastra, véritable traité de dramaturgie, rendait soudain indissociables, puisque définis dans un seul texte, les principes fondamentaux du théâtre, de la poésie de la musique, de la danse, de la peinture…
De là à dire que le principe même et fondateur du cinéma indien fut écrit bien avant l’invention du cinéma, il n’y a qu’un pas que je ne suis, certes pas, le seul à avoir franchi.
Mais ce principe a trop souvent été attribué au seul cinéma populaire, alors qu’il me semble ancré de manière plus profonde dans l’inconscient des cinéastes indiens.
En effet, si le cinéma masala est l’évident héritier du théâtre populaire dont il s’est approprié les rasas 13et tous les codes, le cinéma d’artiste reste culturellement lié à cette idée d’une unité des principes artistiques, et la musique, la danse, la poésie en restent indissociables en tant que moyens d’expression, mais aussi en tant que sujet des œuvres les plus abouties.

Revenons rapidement à la figure emblématique – en tout cas en Occident – du cinéma d’auteur indien : Satyajit Ray.
Celui-ci n’était-il pas écrivain, peintre, réalisateur, mais aussi compositeur de la très grande majorité des musiques de ses films ?
N’a-t-il pas réalisé Le salon de musique (1958), Goopy Gyne, Bhaga Byne (conte pour enfant écrit par son grand-père sur l’aventure fantaisiste de deux musiciens) ?
N’a-t-il pas signé le documentaire Bala, dédié à la merveilleuse danseuse de bharata natyam Balasaraswati ou le fascinant The inner eye consacré au peintre aveugle Binod Bihari Mukherjee ?

Si l’on fait le tour des réalisations des cinéastes indiens, le théâtre, la musique et la danse des origines sont omniprésents, à des degrés divers, qu’il s’agisse de cinéma d’artiste ou de cinéma commercial.
Et c’est sans doute ce qui manque au regard de l’occidental, cette clé de compréhension d’un « art global » déterminé par une culture profondément empreinte d’hindouisme.

Les sept danses classiques de l’Inde sont - plus que le support - bien souvent le sujet central des plus inoubliables des films indiens, les musiciens aussi ont des rôles prépondérants et souvent des rôles centraux dans les intrigues historiques ou contemporaines… et cela, dans les films les plus réalistes, les plus engagés et les plus novateurs, tout autant que dans les œuvres formatées de Bollywood.
Les plus grands musiciens, de renommée internationale (Ravi Shankar, Zakir Hussain, Hariprasad Chaurasia…), se prêtent au jeu des compositions ou des interprétations pour des films dont l’audience restera parfois confidentielle…

Si l’« Eté indien » a toujours conjugué les spectacles indiens avec une programmation cinématographique riche et diversifiée, c’est presque sans concertation que nous avons décidé, Martine Armand et moi-même, de consacrer le programme cinéma de cette neuvième édition aux Danses et musiques de l’Inde.

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Le salon de musique (Jalsaghar, Satyajit Ray, 1958) © Droits réservés


Mais ne vous attendez pas à la reprise de tous les grands classiques, même si nous ne pouvions pas éviter Le salon de musique (Jalsaghar, Satyajit Ray, 1958), Umrao Jaan (Muzaffar Ali, 1981, toujours inédit en France) ou Vanaprastham (Shaji Karun, 1999)…

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Vanaprastham (Shaji Karun, 1999) © Droits réservés


Attendez-vous à quelques merveilles, certaines mythiques comme Kalpana, l’extraordinaire film chorégraphié d’Uday Shankar, le frère aîné de Ravi Shankar surnommé « le Nijinski indien »…
Les merveilleux documentaires du regretté Mani Kaul (1944-2011), le plus doué des élèves de Ritwik Ghatak, tous dédiés aux danses et musiques de l’Inde…
Une superproduction de 1948 : Chandralekha de S.S. Vasan, miraculeusement conservée, dont le tournage (en tamoul) dura 5 ans, au sein des studios Gemini de Madras…
Un hommage à la danse avec Jhanak jhanak payal baje de V. Shantaram (1955), au son du santoor (instrument jusqu’alors inemployé dans les films populaires indiens)…
Et bien d’autres films rares, inédits, oubliés.

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Moner Manush de Goutam Ghose (2010) © Droits réservés


Sachez simplement que le film de clôture sera Moner Manush  de Goutam Ghose (2010), un récent chef-d’œuvre consacré au poète, chanteur et guide spirituel Fakir Lalan Shah, qui inspira toute la philosophie des bauls, ces poètes et musiciens nomades, ces fous chantants, qui ne vivent aujourd’hui que de musique de danse et d’amour.


Car les cinémas indiens, dans leur diversité, ont l’âme empreinte de musique, de danse et de poésie.
Et cette clé, qui nous manquait, nous avons décidé de la retrouver.

Hubert Laot
Directeur artistique
Auditorium du musée Guimet


1. Musée national des arts asiatiques à Paris
2. Les cinémas de l’Inde, Yves Thoraval, Ed. L’Harmattan, 1998, 544 p.
3. Bombay
4. « Le cinéma indien. Faut-il brûler Bollywood ? » www.evene.fr, 14/10/2008
5. Bollywood et les autres, Ophélie Wiel, Ed. Buchet-Chastel, 2011, 224 pages5.
6. Bien qu’essentiellement, dans le nord de l’Inde
7. On peut aussi faire remarquer qu’il n’est parlé que par 40 % des Indiens
8. Id
9. Ophélie Wiel, id.
10.Ces deux Etats, plus que d’autres, distribuent un cinéma d’auteur. Ce sont aussi les deux Etats qui revendiquent le plus faible taux d’illettrisme, pour des raisons de politique sociale et éducative.
11.Ceci étant, les influences de l’occupation anglaise ne sont pas ignorées non plus. Combien de Roméo et Juliette ont été tournés ?
12.Vedas : textes sacrés.
13.Energies d’origine divine qui investissent les acteurs


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