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La maquette birmane du musée Guimet: témoin d’une architecture en grande partie disparue.

 Texte de Pierre Baptiste, conservateur en charge de la section Asie du Sud-est au musée Guimet

Figure 1

C’est en 1894 qu’apparait pour la première fois la mention de l’existence, dans les galeries du musée Guimet consacrées aux « religions de l’Indochine », d’une « grande reproduction, en bois de teck, du célèbre temple bouddhiste d’Ava » (fig.1). On y précise que « cette réduction a appartenu au grand-prêtre de Mandalay (Birmanie) »(1). Six ans plus tard, en 1910, un complément d’information est apporté dans la sixième recension du même guide où l’on apprend que cette maquette fut en outre « donnée à M. Haas, consul de France, par le grand-prêtre de Mandalay lors de l’entrée des Anglais dans cette ville », soit en 1885(2).

Frédéric Haas (1846-1915), diplomate en Inde depuis 1877, où il avait occupé divers postes, notamment à Pondichéry, avait été chargé, le 20 février 1885, du vice-consulat de Mandalay (alors la capitale de la Birmanie)(3). Le poste était particulièrement sensible, en ce qu’il s’agissait de tenter de contrer les britanniques dans ce pays. Un traité secret entre la France et la Birmanie avait été signé en ce sens le 18 janvier 1885. Le 1er juin de la même année, Frédéric Haas obtient de la part du roi Thibaw, la signature d’une concession de chemin de fer pour l’établissement d’une ligne Mandalay-Toungoo (plus de 350 km), ainsi qu’un accord pour l’établissement d’une banque d’état. Mais il semble que le consul ait quelque peu outrepassé les ordres de la métropole et, dès octobre 1885 il est rappelé à Paris, tandis que, le mois suivant, les Anglais prennent la capitale, destituent le roi Thibaw, envoyé en exil en Inde, et annexent le pays tout entier.

Figure 2C’est donc à la faveur de ce court séjour de huit mois en Birmanie que Frédéric Haas entra en possession de divers objets qu’il allait offrir au musée Guimet à son retour. Le consul avait déjà témoigné, quelques années auparavant, du même intérêt pour le musée d’Émile Guimet qu’il avait déjà gratifié de plusieurs dons, notamment des bois de chars indiens représentant diverses divinités hindoues, qu’il avait acquis en Inde, à Srirangam (Tamil Nadu), alors qu’il était en poste à Pondichéry. Il les avait offerts au musée le 7 juillet 1884(4). Dans ce nouveau don, plusieurs des objets ramenés par le consul avaient appartenu au « grand-prêtre de Mandalay », ainsi en était-il de cette maquette qui ne sera pourtant inscrite à l’inventaire du musée qu’à une date très tardive.

Une tradition invérifiable précisait qu’il s’agissait ici de la reproduction du « grand temple d’Ava », soit un monastère célèbre de la première moitié du XIXe siècle, le Maha Aungmye Bonzan. Construit en brique stuquée en 1818 pour l’abbé royal Ngaunggan Sayadaw par Nanmadaw Me Nu, première reine de Bagyidaw (1819-1837), afin de servir de résidence au Vénérable qui était son maître spirituel, ce temple est un des rares édifices à ne pas avoir disparu lors du violent tremblement de terre de 1838 qui détruisit la majeure partie de la ville. Plus solide en effet que les bâtiments de bois auxquels il devait survivre, il n’en imite pas moins l’architecture traditionnelle en teck et fut restauré en 1873 par Sinbyumashin, fille de Me Nu, et épouse du roi Mindon (1853-1878)(5). Force est de constater que fort peu d’éléments de ce temple, très original, se reconnaissent dans cette maquette et l’hypothèse selon laquelle on aurait eu, ici, l’évocation d’un temple de brique à l’architecture spécifiquement inspirée des bâtiments de bois, à son tour retranscrite dans un modèle en bois de teck, paraît bien peu crédible.

Figure 3En revanche, il est très tentant de rapprocher cette maquette des sanctuaires qui furent édifiés à Mandalay dans la seconde moitié du XIXe siècle, après l’installation de la cour dans cette nouvelle capitale, en 1857, à l’instigation du roi Mindon. L’élégance des toitures surchargées d’ornements, le profil effilé du toit en « pagode » ou le jeu décoratif de la grande balustrade fouillée de rinceaux habités de nombreux oiseaux se laissent en effet comparer à divers monuments de cette époque. Ainsi en est-il du monastère de Salin (Salin Kyaung), construit en 1876 par la princesse Salin, ou surtout du monastère édifié par la reine Su-hpaya-lat, épouse du roi Thibaw (1878-1885), dernier roi de Birmanie, le Mya Taung Kyaung. Construit de 1881 à 1885 au sud-ouest du palais royal de Mandalay, ce monument était plus connu sous le nom de « Monastère d’Or de la Reine », en raison de la beauté de ses sculptures dorées à la feuille. Elaboré dans le style classique de l’architecture Konbaung, il avait été conçu par l’architecte Hsaya Khin (Maître Khin) et présentait de très grandes similitudes avec notre maquette(6). Œuvre méritoire de la reine Su-hpaya-lat, le temple avait été édifié à l’aide des bénéfices de la loterie nationale. Il n’est plus connu aujourd’hui que par les photographies anciennes, telles celles de Willoughby Wallace Hooper qui participa, en tant que militaire de la British Army, à l’invasion de 1885 (fig.2). Ce dernier chef-d’œuvre de l’art de Mandalay fut hélas détruit durant la seconde guerre mondiale, comme la plupart des édifices de la splendide capitale qui avaient déjà très largement souffert des exactions de la colonisation britannique et du démantèlement systématique de la ville.

Figure 4Nous ne serions guère étonné que la maquette du musée Guimet ait à l’origine été le modèle de ce dernier grand sanctuaire, et qu’elle ait précisément servi à figurer le monument en préalable à sa construction. L’architecte aurait ainsi pu disposer d’un modèle convaincant permettant d’exposer son projet à la souveraine de manière explicite. L’hypothèse est séduisante. Elle expliquerait à la fois les raisons qui prévalurent à la réalisation d’un modèle de ce type, et préciserait la nature même du monument reproduit dont la construction précède de quelques années la venue de Frédéric Haas à Mandalay. Certes, on sait que des architectures en réduction accompagnaient les défilés de certains festivals de pagodes(7). Mais il semblerait qu’elles n’étaient pas aussi détaillées que celle-ci. Il resterait à comprendre pourquoi, sur cette maquette, toute la structure de bois repose sur une vaste terrasse bordée d’un mur à fleurons polylobés, percé de six portes disposées dans l’axe des escaliers principaux. Les flancs de cette haute terrasse sont marqués de grandes baies trilobées, disposées régulièrement. Elles ne sont pas sans rappeler, il est vrai, celles que l’on voit à la base du grand temple d’Ava, bien que traitées de manière nettement plus schématique, ici. S’agissait-il d’un simple jeu formel destiné à assurer l’assise de l’ensemble de la maquette ? Nous l’ignorons. Quoiqu’il en soit, la comparaison avec le temple d’Ava s’arrête là et l’édifice apparaît comme une parfaite illustration des monastères de bois de la dynastie des Konbaung ; par ses proportions et son ornementation, nous l’avons souligné, mais aussi par la nature même des bâtiments dont il est constitué.

Figure 5Bien des édifices de Mandalay présentaient en effet un plan voisin de celui que l’on voit ici où, tout le long d’un axe central, s’étalent les différentes parties du monastère(8). Ainsi, d’est en ouest, on trouve traditionnellement la salle principale du sanctuaire 01 birman, reconnaissable à son plan centré, redenté, et surtout à la superstructure en étages superposés et décroissants dont la silhouette effilée offre un profil sinueux, évoquant à la fois les parasols superposés que l’on plaçait jadis au sommet des stoupas et qui symbolisaient la présence du Bouddha, et les stoupas eux-mêmes. Accolé à cette tour redentée, un petit édifice secondaire 02 birman est réservé au supérieur du monastère, protégé par une toiture annonçant, en réduction, celle du bâtiment principal voisin, servant à la fois de salle d’assemblée, de lieu d’étude et de dortoir des moines 03 birman. Au-delà, le dernier bâtiment est disposé perpendiculairement à l’axe principal et semble fermer la composition. Entièrement clos de murs de bois compartimentés, il servait de magasin ou de trésor du temple 04 birman et conservait les denrées non périssables et la fortune de la fondation pieuse. Construit sur pilotis afin de se prémunir de l’humidité et des insectes, l’ensemble des édifices s’étale de plain-pied sur une grande terrasse portée par de nombreux piliers renforcés par des consoles zoomorphes. On y accède par de grands escaliers de brique maçonnée, évoqués ici en bois, mais bien reconnaissables avec leurs grandes échiffres moulurées. Ils constituaient le seul lien direct avec le sol et c’est pourquoi ils étaient édifiés, en réalité, dans un matériau plus solide. Toute la terrasse est cernée par une haute balustrade richement sculptée d’un rinceau et bordée de poteaux terminés en bouton de lotus. En harmonie avec les différents bâtiments qu’elle enserre, elle est marquée de plusieurs redents aux angles desquels apparaissent de petites figures orantes (devatā), tandis que les différentes portes sont sculptées de gardiens (dvārapāla) plus ou moins menaçants, en attitude dynamique. Ils ont été modelés à part dans un enduit de laque et fixés sur les panneaux de bois. Enfin, toute une forêt de pinacles de laiton doré, ornés d’oriflammes aux profils contournés, complète avec bonheur cet ensemble qu’il achève de rendre irréel. Leur forme est particulièrement proche des éléments de ce type que l’on pouvait voir chatoyer au soleil couchant sur les superstructures des monastères de la princesse Salin et de la reine Su hpaya-lat. La maquette du musée Guimet apparaît comme un bien modeste mais fort émouvant reflet de cette exquise architecture religieuse de bois de la dynastie des Konbaung dont la ville de Mandalay avait offert les derniers fleurons.

Fig.1 : Maquette du monastère de la Reine (Mya Taung Kyaung), Mandalay, 1881-1885 ( ?), bois de Teck, don du consul Frédéric Haas au musée Guimet. H. 180 cm ; L. 245 cm ; P. 140 cm.
Fig.2 : Willoughby Wallace Hooper, photographie du monastère de la Reine (Mya Taung Kyaung), Mandalay, 1885. British Library, inv.31232

1 Léon de Milloué : Petit guide illustré au musée Guimet. - Paris : E. Leroux, 1894. - p. 47.
2Léon de Milloué : Petit guide illustré au musée Guimet, sixième recension mise à jour au 1er janvier 1910. - Paris : E. Leroux, 1910. - p. 131.
3Annuaire diplomatique et consulaire de la République française, chapitre VI, p. 214-215. Sur les circonstances de la prise de pouvoir en Birmanie par les Anglais, voir Sanderson Beck, Burma, Malaya and the British (1800-1950), in South Asia 1800-1950. - Goleta (CA) : World Peace Communications, 2008. Frédéric Haas a par ailleurs publié une relation de ses voyages en Inde : L’Art hindou. Voyage aux Indes orientales. - Paris : Chr. Krüsi, 1885.
4Le jubilé du musée Guimet. - Paris : E. Leroux, 1904. - p. 43. La mention de la date du don de ces objets apparait dans l’inventaire manuscrit des donateurs du musée. On y trouve les objets ramenés de Birmanie, à l’exception notable de la maquette.
5Voir Thiripyanchi U Lu Pe Win : Historic Sites and Monuments of Mandalay and Environs. - Rangoun : The Buddha Sasana Council Press, s.d. - p. 127.
6Alexandra Green et T. Richard Blurton : Burma, Art and Archaeology. - Londres : The British Museum, 2002. - p. 110.
7Notamment lors de la fête de Thadingyut (septembre-octobre). On en voit une illustration dans le parabaik MA 1661.
8Idem, p. 108, fig. 10.1.