Trésors d’art du Vietnam, la sculpture du Champa

 

L’exposition est organisée par la Réunion des musées nationaux et le musée national des arts asiatiques Guimet, avec le mécénat de Crédit Agricole S.A. Elle a bénéficié des partenariats de Vietnam Airlines et de la Maison de l’Indochine.

Ganesha,Photo 8 My Son, tour E 5 (province de Quang Nam, Vietnam) VIIe siècle – Grès H. 96 cm Musée de Da Nang, Vietnam cat.11 © Thierry Ollivier

Cette exposition réunit pour la première fois les chefs d’œuvre des deux plus importantes collections vietnamiennes d’art cham : celles des musées de Da Nang (48 pièces) et de Ho Chi Minh Ville (15 pièces). A ces œuvres s’ajoutent 7 sculptures conservées sur le site de My Son (province de Quang Nam), une sélection de 23 pièces appartenant au musée Guimet, 2 sculptures du Musée Rietberg de Zürich et une œuvre du musée Guimet de Lyon. L’événement que représente cette exposition s’inscrit dans un esprit de collaboration entre le Vietnam et la France, plus particulièrement entre le musée de Da Nang et le musée Guimet.

Devi,Photo 22, Huong Que (province de Quang Nam, Vietnam) Xe siècle, Grès. H. 40 cm Inv.Musée d’Histoire du Vietnam de Ho Chi Minh-Ville, Vietnam cat.35 © Thierry Ollivier

En 2002, la mise en place d’un atelier de restauration de sculpture au musée de Da Nang, à l’instigation du musée Guimet, a permis de renforcer les liens culturels anciens entre le Vietnam et la France. Cette exposition en est la concrétisation. Au total, 96 sculptures en grès, bronze et métal précieux jalonnent l’histoire et illustrent les religions de l’ancien Champa, royaume aujourd’hui disparu, jadis situé dans le centre et le Sud du Vietnam actuel. La présentation chronologique des œuvres elles-mêmes permet de suivre l’évolution de la statuaire cham des plus anciennes pièces connues à ce jour – Ve siècle environ – au chant du cygne – XVe siècle environ – avant le déclin progressif du Champa jusqu’à sa disparition au XIXe siècle.

Aperçu historique

Buddha (détail) photo 11 Dong Duong (province de Quang Nam, Vietnam) VIIIe-IX siècle, Bronze. H. 108 cm Musée d’Histoire du Vietnam de Ho Chi Minh-Ville, Vietnam Cat.17 © Thierry Ollivier

Dès la fin du IIe siècle, un royaume dénommé Linyi, naguère considéré comme l’ancêtre du Champa, est mentionné dans les sources chinoises. Les recherches récentes montrent que ce Linyi, frontalier des territoires placés sous la domination de l’Empire du milieu dans le nord de l’actuel Vietnam, était en fait un État indépendant du Champa que la Chine connaissait par ailleurs sous le nom de Zhanpo. Vers les VIe-VIIe siècles, l’architecture et la sculpture témoignent pleinement de l’existence d’un ensemble d’États indianisés, le long des côtes du centre du Vietnam.

Tympan : Vishnu trônant sur le serpent Ananta (détail) photo 25 Tra Kieu (province de Quang Nam, Vietnam) Xe siècle Grès. H. 125 cm, Musée de Da Nang, Vietnam cat. 53 © Thierry Ollivier

Le Vietnam fit fructifier à sa manière les religions et les langues de l’Inde classique : hindouisme et bouddhisme, d’une part, sanskrit, d’autre part. L’histoire ancienne de ce pays demeure mal connue malgré les importantes études menées à partir des inscriptions retrouvées dans les temples, rédigées à la fois en sanskrit et en vieux Cham. L’art du Champa apparaît alors, comme l’une des expressions majeures des arts anciens de l’Asie du Sud-Est. Il donna naissance à des créations originales et d’une grande sensibilité dans lesquelles l’héritage culturel de l’Inde ancienne est parfaitement assimilé.

Les Cham

Décor de soubassement : Danseur à l’écharpe photo 24 Tra Kieu (province de Quang Nam, Vietnam) Xe siècle,Grès. H. 78 cm Musée d’Histoire du Vietnam de Ho Chi Minh-Ville, Vietnam Cat.49,© Thierry Ollivier

D’origine austronésienne, les Cham se sont établis le long des côtes et des vallées fluviales du centre et du sud du Vietnam actuel dans le courant du premier millénaire avant notre ère. Les archéologues s’accordent aujourd’hui à considérer les vestiges de la culture de Sa Huynh (500 av. J.C. – 200) comme les plus anciennes traces de leur présence dans cette région ; les contacts commerciaux avec l’Inde et la Chine sont alors déjà bien attestés. Ils s’intensifient dans le courant des premiers siècles de notre ère quand les Cham adoptent les fondements de la civilisation indienne : l’écriture et les religions qu’elle véhicule.

Lentement refoulés vers le Sud ou absorbés par les Vietnamiens dont les conquêtes s’amorcent dès le Xe siècle, les Cham ne constituent plus aujourd’hui qu’une des 54 minorités ethniques du pays, dont les 130 000 représentants sont essentiellement regroupés dans la région de Phan Rang. Le Champa disparaît définitivement de la carte géopolitique de l’Asie du Sud-Est en 1832, lorsque ses dernières possessions méridionales sont englobées dans les provinces du Vietnam. À cette époque, pourtant, la plupart des territoires qui constituaient jadis le Champa ont été abandonnés depuis des siècles aux Vietnamiens et les temples ornés de sculptures sont rasés, abandonnés ou transformés par les nouveaux occupants des lieux.

L’art du Champa : quelques clefs

Avalokiteshvara photo 10 Hoai Nhon (province de Binh Dinh, Vietnam) VIIIe-IXe siècle,Bronze H. 64 cm Musée d’Histoire du Vietnam de Ho Chi Minh-Ville, Vietnam Cat. 16 © Thierry Ollivier

À la fin du XIXe siècle, les Français installés au Vietnam commencent à s’intéresser au patrimoine ancien dont les vestiges intriguent et émerveillent. Les premières collections sont réunies par des amateurs, notamment à Da Nang, avant que les scientifiques, sous l’égide de l’École française d’Extrême-Orient, ne prennent la direction des travaux d’inventaire, de dégagement et de restauration des monuments cham. Dans l’espace d’introduction, les clichés des premières fouilles des grands sites de My Son et de Dong Duong ainsi que diverses vues de sites cham majeurs témoignent de la qualité de ces travaux.

La statuaire Cham et les religions

Divinité masculine,photo 16,Dong Duong (province de Quang Nam, Vietnam) Fin IXe- début Xe siècle,Grès. H. 114 cm Musée de Da Nang, Vietnam Cat23 © Thierry Ollivier

Les monuments cham, édifiés en brique et enrichis de décors de grès, sont des tours-sanctuaires dont l’architecture dérive de modèles de l’Inde du Sud ; elles évoquent la "montagne", séjour des dieux. La statuaire présentée dans cette exposition leur était étroitement associée. Dès les plus anciennes études consacrées au Champa et à son art, l’influence indienne qui marque nombre de monuments et de sculptures fut mise en évidence. Le temple cham par excellence (le kalan) est une tour-sanctuaire, demeure sur terre de la divinité à laquelle il est consacré. Il consiste en un monument dérivant de modèles indiens : édifice de plan carré surmonté d’une toiture à faux-étages décroissants. La brique employée comme matériau de construction exclusif tout au long de l’histoire cham constitue une grande originalité. Aucun autre pays d’Asie du Sud-Est ne l’aura utilisée à une telle échelle et avec une telle maîtrise.

Buddha (détail),photo 12,Dong Duong c. VIIIe-IX siècle Bronze. H. 108 cm Musée d’Histoire du Vietnam de Ho Chi Minh-Ville, Vietnam Cat. 17 © Thierry Ollivier

La statuaire, pour sa part, retient à la fois les iconographies des grandes religions indiennes, le bouddhisme et l’hindouisme, ainsi qu’une certaine manière d’aborder la représentation du divin, sous des traits toujours stylisés où transparaissent toutefois une certaine humanité. Au long de plus de mille ans d’histoire, la principale religion pratiquée au Champa fut le shivaïsme. Bien que l’hindouisme fut constamment privilégié par les souverains locaux, le bouddhisme fût aussi introduit au Champa. Les contacts que les Cham entretenaient avec l’Inde et la Chine depuis les premiers siècles de notre ère favorisèrent très tôt son arrivée.

Les chroniques chinoises font état de la présence du bouddhisme au Champa dès le Ve siècle. Deux cents ans plus tard, un pèlerin chinois mentionnait le Champa parmi les pays tenant la doctrine du Buddha en haute estime. C’est à cette époque qu’est attestée la présence du bouddhisme du grand véhicule (mahayana), notamment grâce aux représentations d’Avalokiteshvara, image la plus populaire, symbolisant la vertu de compassion, un des fondements de la pensée bouddhique. Mais c’est aux VIIIe et IXe siècles qu’a lieu l’épanouissement du mahayana au Champa, à la faveur d’échanges internationaux entre le nord-est de l’Inde et l’ensemble de l’Asie du Sud-Est.

Le classicisme Cham

Le Xe siècle constitue l’âge d’or artistique du Champa. De nombreux monuments datant de cette période nous sont parvenus en bon état de conservation ainsi qu’un nombre très important de sculptures provenant de sites comme Khuong My, My Son ou Tra Kieu. Les œuvres du début de la période (style de Khuong My, première moitié du Xe siècle) conservent certaines caractéristiques de l’art de Dong Duong : chevelure en pointe sur les tempes, traits des visages encore relativement accentués. Dans la deuxième phase du classicisme cham (style de Tra Kieu, seconde moitié du Xe siècle et début du XIe), la physionomie s’adoucit et les éléments décoratifs - bijoux, costumes, etc. - sont plus sobres. Le décor architectural et les monuments dans leur ensemble s’inscrivent dans la même perspective d’élégance et de pureté.

Les sites

My Son

Vishnu (détail d’un linteau représentant Vishnu étendu sur le serpent Ananta) photo 2 My Son, tour E 1 (province de Quang Nam, Vietnam) VIIe siècle, Grès. L. 240 cm,Musée de Da Nang, Vietnam Cat. 5 © Thierry Ollivier

My Son, la "belle montagne", est l’un des principaux sites cham. Situés au cœur d’un cirque montagneux, les temples sont regroupés en ensembles cohérents centrés sur un sanctuaire principal. À l’écart des centres urbains et commerçants, My Son était le domaine privé du dieu Shiva. Lors des travaux de dégagement des monuments de My Son en 1903, Henri Parmentier avait mis au jour un ensemble de petites sculptures presque identiques les unes aux autres.

Gardien de l’espace : Ishana ? photo 30 My Son, groupe A (province de Quang Nam, Vietnam) Xe siècle, Grès. H. 78 cm Musée de Da Nang, Vietnam Cat. 72 © Thierry Ollivier

Elles siégeaient très probablement à l’origine dans les tours-sanctuaires en réduction édifiées au pied du temple majeur de My Son, consacrée à Shiva sous la forme du linga. Diverses interprétations furent proposées concernant l’identification de ces petits personnages, avant que la découverte d’un piédestal sculpté de divinités de ce type ne permette de les caractériser. Il s’agit des gardiens de l’espace (dikpala) protégeant les huit points cardinaux et inter-cardinaux. Certains d’entre eux sont identifiables grâce aux animaux – leur monture – figurant sur le piédestal, ou aux attributs qu’ils peuvent tenir dans les mains. Aujourd’hui dispersés dans trois musées du Vietnam, ils sont réunis ici pour la première fois depuis 1903.

Le temple de Dong Duong

Tara ( ?) photo 14 Dong Duong (province de Quang Nam, Vietnam) Fin IXe- début Xe siècle Bronze incrusté d’or, d’argent et de pierres semi-précieuses. H. 115 cm Musée de Da Nang, Vietnam Cat. 18 © Thierry Ollivier

Consacré en 875 par le roi Indravarman IV, le sanctuaire bouddhique de Dong Duong fut édifié à quelques dizaines de kilomètres au sud du site shivaïte de My Son. Établi dans une vaste plaine, sans doute au centre de la grande cité d’Indrapura, ce très important ensemble de monuments réunissait des tours-sanctuaires et des salles d’assemblée régulièrement disposées le long d’un axe est-ouest. On accédait aux différentes enceintes par de grands pavillons d’entrée (gopura) où veillaient, de part et d’autre de la porte, des sculptures de gardiens à l’attitude menaçante (dvarapala). Dégagé et étudié par Henri Parmentier et Charles Carpeaux (automne 1902), le site fut presque totalement détruit lors du conflit américain. Témoignant du développement de la doctrine du bouddhisme du grand véhicule, les images vénérées dans le temple révèlent la part des influences indiennes et cinghalaises, mais aussi celle des sanctuaires bouddhiques de l’Asie centrale et de la Chine.

Tra Kieu

Décor de soubassement : Éléphant passant,photo 23 Tra Kieu (province de Quang Nam, Vietnam) Xe siècle, H. 63 cm Musée d’Histoire du Vietnam de Ho Chi Minh-Ville, Vietnam Cat. 44 © Thierry Ollivier

Divers animaux, principalement des lions et des éléphants, ainsi que nombre de danseurs tenant une écharpe, figurent parmi les sculptures découvertes à Tra Kieu dès la fin du XIXe siècle et surtout au cours des deux campagnes de fouilles conduites par Jean-Yves Claeys en 1927 et 1928. L’alternance lions/éléphants dérive de schéma décoratifs et symboliques indiens. La présence des danseurs à l’écharpe – un thème probablement issu du monde chinois – se révèle plus originale et constitue l’une des spécificités des monuments du site.

Le XIème siècle

Dans un contexte historique très mouvementé durant lequel les royaumes du centre et du sud du Champa se disputent l’hégémonie, le XIe siècle est marqué par l’établissement de nouvelles fondations religieuses établies dans le Sud. Quelques sanctuaires sont encore édifiés à My Son et dans les environs, alors que les édifices les plus vastes sont désormais construits à cinq-cents kilomètres plus au Sud. En témoigne l’impressionnant groupe des « tours d’argent », sanctuaire shivaïte édifié sur une haute colline taillée à la manière d’une pyramide à gradins. C’est là qu’en 1889, Eugène Navelle allait découvrir le grand Shiva qui constitue aujourd’hui le chef-d’œuvre de la collection cham du musée Guimet.

Thap Mam

Vishnu sur sa monture Garuda,photo 9 Ngu Hanh Son (Montagnes de Marbre, province de Quang Nam, Vietnam) ( ?) c. début IXe siècle, Grès. H. 58 cm, Musée Guimet, Paris Cat. 12 © Thierry Ollivier

C’est à l’extrémité de la trompe de l’impressionnant gajasimha (éléphant-lion) présenté au centre de la salle d’exposition, que l’on doit la mise au jour des vestiges de la tour-sanctuaire de Thap Mam. Le paysan qui découvrit cette œuvre voulait déplacer une borne rurale, en fait l’extrémité de la trompe de l’animal qui affleurait au niveau du sol. Après avoir un peu creusé, il réalisa qu’il s’agissait d’une sculpture…

Le crépuscule de l’art Cham

Élément de décor architectural : Garuda maîtrisant les naga photo 26,Thap Mam (province de Binh Dinh) c. XIIe-XIIIe siècles , Grès. H. 109 cm Ca.t 90 © Thierry Ollivier

À partir de 1471, le royaume cham se réduit aux provinces méridionales du Kauthara et du Panduranga. L’éclat politique et commercial des siècles passés s’estompe devant la puissance conquérante du Vietnam. Dès le XIIIe siècle, la création artistique au Champa était entrée dans un long et irréversible crépuscule. Peu d’exemples d’architecture subsistent pour les périodes finales de l’histoire cham ; la statuaire, en revanche, nous a laissé quelques œuvres majeures, déclinant pour la dernière fois le goût pour l’abstraction, une expressivité presque percutante et un intérêt