La Poésie de l’encre

16 Mars 2005 – 6 Juin 2005
 

L’exposition est organisée par le musée national des arts asiatiques Guimet. En partenariat média avec International Herald Tribune.

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« S’enfouir à la campagne, serait-ce ignorer le bonheur ? Dans ma chaumière, devant mon ruisseau à l’eau bleue, Perdu entre pins et bambous, à moi le vent, à moi la lune. »Chong Kug-in (1401-1481), Sang ch’un kok (Hymne au Printemps). (Cho Dong-pil, Daniel Bouchez, op. cit., p. 162).

Cette exposition s’inscrit dans la continuité de la présentation de la collection Lee Ufan, « Nostalgies Coréennes », qui s’était tenue au musée Guimet à l’automne 2001 et se positionne dans la même logique : montrer la richesse de la tradition picturale en Corée sous la période Choson, à travers des collections privées largement inconnues du public.

Longtemps à l’ombre de la Chine, la Corée – « pays du matin clair »- créera son vocabulaire propre en mêlant les traditions des Ming, celles des Yuan ou des Song, tout en visant à atteindre le dogme confucéen du royaume idéal et par définition lettré. Au 19ème siècle, quand la Chine décline progressivement et que le Japon se met à l’heure d’Edo, la Corée Choson juxtapose des traditions extrêmement différentes.

Mobilier et objets du lettré

Du papier et de l’encre, un bureau pour écrire, un encrier pour délayer de l’encre, en diminuer l’intensité, un pose-pinceau pour reposer la brosse, les objets du lettré frappent par leur simplicité. L’encrier prend la forme d’une montagne, celle des Monts de diamants (Keumgangsan), adoptant un décor végétal inspiré du bambou qui joue sur l’ambiguïté de la géométrie, entre naturalisme et abstraction. Simplicité des formes et sens du matériau, le mobilier est là qui témoigne de la sobriété du cadre de vie des lettrés.

« Les mœurs de la Corée sont d’une simplicité extrême », rapporte Koei-Ling, Ambassadeur de S.M. l’Empereur de la Chine près la Cour de Corée en 1866. « Excepté dans le palais du roi, je n’y ai vu aucun objet d’art. Le peuple porte de préférence des vêtements blancs. Sa nourriture est très frugale, les objets dont il se sert sont peu ornés, mais, en revanche, tenus très proprement. Les Coréens s’assoient par terre et, par suite, leur tables sont peu élevées au dessus du sol ; à l’entrée de chaque maison on trouve des souliers (pour en changer avant d’entrer). Dans toutes leurs manières les Coréens ont gardé les vieilles traditions ; leur langue écrite est la même que la nôtre, mais leur langue parlée est différente, et sans l’aide du pinceau, il nous serait impossible de nous faire comprendre par eux ».

La Nature

La peinture lettrée rejoint en Corée le goût de la Nature. A l’entrée des villages ou bien dans les campagnes, des pavillons sont là pour admirer le paysage, sans autre but que la beauté des lieux, l’harmonie qui se dégage d’un site et parle tout autant à l’esprit, à l’âme ou au regard. Ce qui importe c’est d’abord le calme des lieux et la belle ordonnance, l’aspect d’une nature simple à dimension humaine. Le thème des “quatre plantes nobles ” est lié à la calligraphie et à l’art du pinceau. A la différence du modèle de la Chine, le thème en Corée témoigne d’une poésie souvent très personnelle et d’un naturalisme volontiers intimiste, visiblement sensible aux choses de la Nature.

Les « quatre plantes nobles » : le bambou, le prunier, l’orchidée et le chrysanthème, renvoient à l’idéologie confucéenne, tout en suggérant le rythme des saisons et le temps qui s’écoule. Le bambou, éternellement vert, plie mais ne rompt pas et symbolise la loyauté et la fidélité ; le prunier fleurit avant la fonte des neiges et suggère le renouveau du printemps ; l’orchidée évoque un monde de beauté à l’harmonie fragile et délicate ; le chrysanthème s’épanouit en plein coeur de l’automne. Le thème de la grue surprise dans son envol évoque une scène plus familière, non dénuée d’élégance, qui suggère là encore le goût de la Nature, mais renvoie aussi au thème des dix symboles de la longévité. « Leurs peintres ont le talent de jeter sur le morceau de soie une branche d’épine en fleurs, un vol de cigognes, une libellule ou simplement une rose qui meurt dans un vase de bronze et, comme ils improvisent, leurs dessins sont capricieux et vivants comme la nature même. » Georges Ducrocq Le paysage Les débuts du paysage en Corée, sous la période Choson, joue d’une perspective beaucoup plus réaliste, plus proche d’une sensibilité occidentale que ce qu’on peut voir à même époque en Chine et au Japon. En jouant d’une encre plus ou moins saturée d’eau, se crée un arrière-plan, une atmosphère brumeuse, vaguement fantomatique, d’où émerge un bosquet de bambou. Le spectateur est projeté visuellement dans la scène ; il entre de plein pied dans la composition. L’orchidée surgit dans un coin de la feuille, elle sort littéralement du vide, pour y disparaître à nouveau. La mise en page rappelle une démarche presque photographique par ses jeux de zoom, ses cadrages décalés, ses effets de gros plans, sa préoccupation du premier plan, l’utilisation des lointains pour maximiser l’espace ou la profondeur. Jusqu’au bout, le paysage est un jeu de pinceau. Le but est de recréer le paysage, de suggérer le monde tel qu’il est maintenant, et tel qu’on le ressent. La perspective apparaît différente ; l’approche est plus sensible, plus personnelle aussi et beaucoup plus intime.

Au dessus de la Mer de l’Est, Refuge des immortels, Terre sise au vallon des pêchers, La limite en est le Levant. Ici est notre pays, Rassemblé pour devenir un seul. Inscription datée 771 sur la grande cloche en bronze de Kyongju dédiée au roi Song-dok. (Cho Dong-pil, Daniel Bouchez, Histoire de la Littérature Coréenne, Paris, 2002, p.79)

Le charme de la Corée est d’avoir une musique bien à elle et de laisser cohabiter en parfaite harmonie des traditions souvent très différentes. A la couleur de la collection Lee Ufan, avec son univers de beauté quelquefois nostalgique et parfois fantastique, répond ici une vision plus classique, celle de l’aristocratie et de l’académie, celle des lettrés-fonctionnaires. Elite du royaume et du gouvernement, elle n’en met pas moins l’homme au centre du dispositif, tout en se préoccupant du monde tel qu’il est, d’où un goût réel pour la Nature vue simplement pour elle-même ; d’où une attention portée aux choses de la vie quotidienne. Une simplicité et une délicatesse qui ne vont pas sans un certain humour. Une vision cependant qui frappe par sa clarté et par son élégance, son caractère graphique et son sens de la ligne.

A côté d’un art de la couleur, fantaisiste et abstrait, volontiers onirique, souvent surréaliste qui est avant tout celui de la maison, du décor intérieur, dernier jardin secret, existe une tradition de cour.

Tradition de cour et Chine éternelle

En Corée, l’équation lettré / fonctionnaire est restée identique sans la rupture qu’avait connue la Chine après l’époque mongole et l’irruption d’une dynastie d’origine étrangère (1260-1368). A l’ombre de Pékin, Séoul se replie sur son identité et la péninsule tire toute la force de son gouvernement de la superficie du pays, de son système hautement hiérarchisé et de la cohérence de sa population. Elle y trouve aussi les raisons de ses faiblesses internes et des luttes de faction qui déchirent le royaume sous la période Choson sur fonds de régionalisme ou de remise en cause du modèle néo-confucéen après le double échec que fut l’invasion japonaise (1592-1598), puis les incursions de ses voisins mandchous (1627-1636). Tout au long de la période le modèle restera inchangé, celui d’une monarchie purement confucéenne qui cherche son modèle dans la Chine des Ming. Les artistes recréent la Chine à leur convenance, puisant dans les traditions Song, du nord ou bien du sud, s’inspirant des maîtres de la dynastie Yuan ou dans celle des Ming pour développer une manière personnelle qui va toujours vers plus de réalisme et d’intimité. Le goût de la Nature transcrit selon les codes hérités de la Chine reste fidèle à la simplicité des paysages en Corée. Les montagnes se dressent d’un seul bloc à travers les nuages, sans les effets graduels, le côté vaporeux de l’école du sud, créant un univers où la notion de profondeur existe à la manière issue de l’occident.

Le paravent coréen.

A voir les témoignages qui ont pu subsister, le paravent semble se substituer au principe du rouleau déroulé horizontalement. “Quand ils ne peuvent jouir de la campagne ”, écrit George Ducrocq, “ les coréens ont des paravents qui leur en donnent l’illusion ”. A la différence des cloisons japonaises, le paravent coréen structure un espace vide et lui donne tout son sens, et sa définition. Le paravent coréen a donc sa propre perspective – mobilité totale et en même temps recréation d’un espace, abstrait et naturel, qui crée la profondeur et ouvre sur d’autres mondes…voilà ce que dévoile l’exposition présentée au musée Guimet. Celle-ci se veut avant tout une invitation au voyage.

Voir la visite virtuelle de l’exposition.